“Free” de Chris Anderson
Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Chris Anderson, Free. Il s’agit d’un livre sur la grande tendance des produits gratuits sur internet – et ailleurs. Mr Anderson semble vouloir inventer un nouveau concept, le “Free” ou “Free” tout court. Ce concept est intraduisible en français car il évoque non seulement la gratuité mais la liberté aussi. Cependant, le livre s’adresse clairement aux entrepreneurs, et il sera surtout question d’argent. La “gratuité” apparaît comme le résultat d’une prise de recul: un produit ou un service faisant toujours partie d’un écosystème complexe, on choisit de le rendre gratuit parce que ça attire du monde, et on se rattrape sur les produits annexes. Ou alors on rend un service gratuit pour les curieux, qui n’en feront qu’un usage léger, et on le fait payer aux utilisateurs plus exigeants. Ce genre de choses.
Mais “Free”, le concept, ça va quand même un peu plus loin. D’abord, d’après Anderson, il faut se pencher sur les raisons qui le rendent tellement attrayant sur le plan marketing. Et puis de là, comment se positionner par rapport à lui ce qui, nous dit l’auteur, est une question qui se posera à chacun de nous: on peut bien faire payer des choses aux gens, mais tout en sachant qu’il y aura presque toujours une alternative gratuite. Bon. Ensuite, il y a la Free Economy: Wikipedia, Linux, tout ça.
“Free Economy” est une idée qui fait peur aux Etats-Unis; si ce n’est pas du communisme, et si, comme on vient de le voir, “Free” n’est qu’un arme de plus dans l’arsenal de l’entrepreneur, que vient-il donc remplacer? À cette question Anderson donne 2 réponses: 1) du temps; 2) de la réputation. Du temps lorsqu’on capte votre temps de cerveau ou celui de ceux à qui vous allez parler des services que vous utilisez gratuitement; de la réputation, lorsque vous offrez gratuitement votre temps pour augmenter votre “capital social”. La boucle est bouclée: “Free” = “Money” (quoique indirectement)! et le capitalisme est sauf.
Personnellement, je trouve ça un peu décevant. Il y a aussi dans le livre une ou deux envolées sur le thème de l’abondance. “Free” serait le signe que nous nous préparons à une ère d’abondance. Plus ils se dématérialisent, plus produits et services devient abondants, et donc bon marché et, à la limite, gratuits. Ce qui est vrai aujourd’hui des services le sera bientôt pour les biens matériels.
C’est déjà plus enthousiasmant. Mais pourquoi une économie basée sur l’argent serait-elle remplacée par une économie basée sur le temps et la réputation dans une société de l’abondance? J’ai presque l’impression que ce serait pire. Au moins l’argent, malgré la mesquinerie ou la cupidité qu’il nous inspire, a une odeur de soufre qui le rend excitant, en quelque sorte. Mais le “temps (de cerveau disponible)” et la “réputation”, peut-on vraiment imaginer concepts plus vulgaires?
L’esquisse que fait Anderson d’une société où les coûts de production seraient devenus marginaux et où nous puissions remplacer le “free market” par le “Free” tout court est alléchante, mais tel qu’il en délimite les contours, il s’agit rien moins que d’un leurre. La liberté, la vraie, c’est une percée dans le corps des conventions, de cela même qui se comptabilise, l’affirmation de l’audace qui caractérise notre espèce dans ces meilleurs moments. Il est dommage qu’un mot comme Free fasse l’objet d’un aussi mauvais traitement.